La nation basque fait débat et clivage, à gauche
·La Fondation Manu Robles Arangiz a fait débattre ensemble Christian Aguerre, Peio Etcheverry-Ainchart, Michel Cahen et Martine Mailfert. Une conférence de bonne tenue, finalement.
Fallait pas l’inviter. Ou plutôt si. La participation de Christian Aguerre à une conférence publique afin de répondre à la question «Le Pays Basque, une nation à part entière?» vendredi soir était certainement la raison d’un auditoire fourni. Connu pour ses positions anti abertzale, parfois provocatrices, l’ancien rédacteur en chef de La Semaine du Pays Basque et actuel président du Club Lissagaray [think tank réunissant notamment Pierre Bidart et Jean Espilondo et dont l’unique apparition publique visait à critiquer une manifestation de la plateforme Batera] n’a pas déçu.
Pour Christian Aguerre, le «rejet de l’autre», «repli sur soi», «communautarisme» et «ethnicisme» sont intrinsèques au nationalisme basque. Il en a voulu pour preuve le fait que le nationalisme basque ait été fondé par Sabino Arana au XIXe siècle, et que la Charte d’Itxassou de 1963 comporte le mot race. Trois exemples contemporains ont aussi étayé son propos. Un T-Shirt de la marque Biper Gorri avec un nuage pluvieux dessiné accompagné du texte «tourist regulator» ; les paroles d’une chanson de Skunk « Enbata » qui évoque les touristes en termes de poux ; et un article du JPB de septembre 2003 qui parlerait d’immigrés à propos de poitevins apprenant l’euskara [on suppose que le qualificatif d’immigré est considéré comme péjoratif par l’orateur, ndlr].
Théories française et allemande
Cependant, le débat organisé par la Fondation Robles-Arangiz du syndicat ELA dans le cadre de son plan de formation qui court sur deux ans, a permis de déblayer des notions et concepts de peuple, nation et d’Etat, et de discuter de positions politiques de gauche. Et tous les invités de tomber d’accord sur l’idée que les nations étaient quelque chose de construit, façonné par l’histoire. Les théories française et allemande de la Nation ont été évoquées. L’universitaire Michel Cahen a cependant mis en garde contre les définitions: «lorsque Jean-Pierre Chevènement dit que le peuple corse n’existe pas, il découle ce point de vue non du terrain, mais d’une définition qui confond Etat et Nation, citoyenneté et nationalité». Le chercheur à l’IEP de Bordeaux qui parle de nation comme «une identité ethnique historiquement cristallisée» laissant une large place à «une autodétermination subjective» de celle-ci. Et d’indiquer que «la reconnaissance des nations implique des droits, mais dont la traduction politique n’est pas forcément de créer un Etat séparé».
Martine Mailfert de la LCR qui a puisé dans la tradition marxiste des théories de la nation avec Otto Bauer, Lénine et Michael Lowy (ce dernier proposant également une approche subjective) a cependant rejeté «l’idéologie nationaliste qui peut entraîner la xénophobie, la préférence nationale,Š», surtout en ce qu’elle «masque les conflits de classe». et de parler «de militants de la gauche abertzale qui sont adjoints de municipalités de droite, ou la plateforme Batera dont [elle] partage les revendications qui au lieu de s’opposer au gouvernement inscrit ses initiatives dans la décentralisation sauce Raffarin». Elle fait bien la distinction entre le nationalisme des dominés et celui des dominants «même si c’est une boussole compliquée car une fois libéré il n’a rien de mieux à faire que d’opprimer à son tour».
Michel Cahen lui a répondu que c’étaient «les insuffisances de la gauche à prendre en compte les revendications qui fait que des abertzale de gauche se trouvent avec la droite». Tous deux, se réclamant du marxisme, ont plaidé pour une alliance entre le mouvement social français et le mouvement abertzale de gauche, dont les obstacles seraient l’activité d’ETA et les «insuffisances» de la gauche politique et syndicale sur la question nationale.
L’auto-détermination
Quant à l’existence d’une nation basque Christian Aguerre n’y croit pas (et de droit encore moins par conséquent), même s’il admet que les éléments qui sont constitutifs d’une nation se retrouvent dans le cas basque. Et de faire appel à Pierre Bidart qui lui même citait Cornélius Castoriadis pour évoquer «la propension du nationalisme basque à dire, pour penser immédiatement que c’est vrai».
Pour Peio Etcheverry-Ainchart, comme pour les autres intervenants, pas de doute sur l’existence d’une nation basque, et de la nécessité de lui reconnaître des droits, dont celui de s’auto-déterminer. La difficulté réside, selon lui, dans la gestion d’un territoire sur les sept provinces où trois identités dominantes (française, espagnole, basque) coexistent. Bien qu’il défende la création d’un Etat-nation basque «tant qu’on restera dans une Europe d’Etats-nations», au nom de l’égalité, le porte-parole abertzale estime que l’Etat-nation est «une impasse», qui reste à dépasser. En attendant «le statu quo c’est un système où seules les identités française et espagnoles sont reconnues et ça c’est le rejet de l’autre».
Les disparités entre les territoires basques sont également évoquées par Martine Mailfert. Elle défend le droit à l’autodétermination pour la Communauté autonome basque, car au Pays Basque nord où en Navarre «il ne se pose pas à un niveau significatif».
Michel Cahen quant à lui propose, dans le délicat problème de savoir qui voterait en cas d’autodétermination, de procéder à un auto-recensement du corps électoral sur la base du volontariat pour «dessiner démocratiquement un territoire», afin que «le peuple lui-même définisse l’aire de pertinence»: «Et si personne ne se présente pour se faire recenser en Navarre du Sud, l’autodétermination se fera sans eux», mais pas contre eux. Rappelant au passage qu’il n’y a «rien d’antirépublicain de vouloir créer une république basque», et que «l’autodétermination permet tout, même le statu quo».
Christian Aguerre également s’est déclaré «partisan du vote», «seulement tout dépend de la question et du territoire: pourquoi de l’Ebre à l’Adour, et pas le Seignanx?» Peut-être parce que personne n’y défend et n’y discute l’existence d’une nation basque.
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