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Brecht, c’est bien
·L’adaptation du Cercle de craie caucasien par les Chimères met salutairement les pieds dans le plat
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Disons-le sans détour. La mise en jeu du Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht par la troupe des Chimères est réussie. Brecht, c’est bien. Brecht, c’est-à-dire, non pas l’auteur allemand, maintes fois adapté et salué, mais ce Brecht-là, qui fait parler côté cour et côté jardin. Un Brecht en basque, doté d’un budget il est vrai exceptionnel pour une compagnie du Pays Basque nord de 550 000 euros. De là, sans doute, les commentaires, embusqués à chaque tournant, de ceux qui n’en auraient pas eu pour leur argent, de ceux qui ne reconnaissent pas un théâtre basque qui sera amené à être exporté, à représenter, à chapeauter, de ceux qui pensent que donner à l’un, c’est prendre à l’autre.
Pourtant, dans ce retour de la langue basque au Caucase, son berceau d’origine selon une théorie, il y a l’idée de confronter l’¦uvre, universelle, avec l’identité basque, "ce que l’on est" dit Jean-Marie Broucaret. Brecht questionne l’identité, de la personne et de son rapport avec la terre. Une notion d’identité qui, à l’heure de la mondialisation, connaît aussi de profondes mutations. "Les ancêtres gaulois des joueurs de l’équipe de France de football", rappelle souvent le metteur en scène des Chimères pour étayer cette idée. Dès lors, le Pays Basque y apparaît comme un formidable laboratoire d’expérimentation. Et ce n’est pas un parti pris mais le juste reflet de la société basque. Preuve à l’appui avec l’étude socioculturelle publiée le mois dernier par l’Institut culturel basque.
De ce sombre tableau, où la culture basque apparaît cloisonnée, menacée de repli sur elle, Jean-Marie Broucaret livre une fresque colorée, dynamique, joyeuse et émouvante. En marge d’un folklore persistant qui aurait pu coller avec la même étude, la troupe des Chimères trouve ça et là l’expression de sa "basquitude" comme on coltine de menus objets dans un long périple, ou comme on convoque des images du pays dans son exil. Sur cette route vers le Caucase, les comédiens emportent des brics et des brocs qui font l’esthétique d’une pièce où gronde la guerre. Un prénom, un pas de danse, un instrument, un costume. Curieusement, dans ce monde à refaire, où les structures sociales de la société vacillent, ils trouvent des accents Kusturiciens en de plaisantes farandoles avec les musiciens. Un peu les films d’Emir Kusturica, inspirés d’un autre pays en guerre, avec le même dynamisme fantasque, joyeux bordel tourbillonnant d’où affleure un message vigoureux. Une mise en scène qui bouffe de l’humain. On comprend dès lors où est passé cet imposant budget qui éblouit certains. Sans doute englouti dans ce profond fossé qui sépare le théâtre amateur du théâtre professionnel. La technique, les musiciens, les nombreux et remarquables comédiens.
Pour le coup, ceux qui attendaient le tape-à-l’¦il d’une grosse production en sont pour leurs frais. La force de la pièce est dans l’humain, dans l’engagement individuel et collectif des comédiens et de la pensée de Brecht qui clame que le premier n’est rien sans l’autre. Une pièce politique dans son essence et dans sa réalisation quand Broucaret reconnaît que le spectacle "met les pieds dedans". Quarante ans de vie passée au Pays Basque, venu d’ailleurs, le meneur des Chimères adopte la langue basque et libère une charge affective. Un surtitrage dont les bascophones ont peur qu’il soit insuffisant dans un festival pourtant dédié à la langue espagnole. On touche au sacré. S’agit-il de théâtre basque ou de théâtre en basque ? "C’est un spectacle de théâtre avant tout" tranche Jean-Marie Broucaret en reconnaissant avoir eu longtemps horreur des spectacles masqués. Lui avance à découvert, prêtant le flan à de la mauvaise critique, qui cherche la valeur de la mise en scène dans l’échelle incertaine du coût de la pièce. Un genre d’obligation de résultat, pour une troupe bombardée ambassadrice de la culture basque, que l’on n’exige plus, sur une échelle de coûts plus de dix fois supérieure, de l’Aviron Bayonnais rugby pro.
Et pourtant, l’image de ce Cercle de craie est belle pour défendre nos couleurs et si chacun aurait sans doute aimé y mettre un peu de soi, les comédiens des Chimères parviennent à clamer leurs différences en une fresque moderne, cohérente, vive et colorée. Ces comédiens venus de tous les horizons faire éclater une langue belle et poétique.Le Camerounais de l’équipe dira que ce travail le replonge dans ses propres racines, comme si le parler basque était celui de son histoire et de ses parents.Preuve que l’on atteint l’universel chant des peuples que Brecht souhaitait entonner avec l’idée, déjà, de changer un monde.
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