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Le JPB > Culture 2007-09-29
16e Festival de Biarritz
Silence, ça tourne
·Avec Secretos de lucha, Maiana Bidegain signe un documentaire sur sa famille, chassée par la dictature uruguayenne. Poignant.

Silence, ça tourne. Voilà bien une phrase de cinéma que théoriquement n’a pas à prononcer un réalisateur de documentaire. Un luxe, serait-on tenté de penser : quelle liberté de poser sa caméra, de tout saisir et de confier au montage le gros du travailŠ Erreur. C’est au contraire la plus grande difficulté que de se passer de fiction avec des moyens qui l’appellent si fort.

Le documentariste est un félin ; il attend ; activement ; il flaire les conditions de son sujet, qu’il va devoir lever en toute discrétion. Un travail de chasse et d’affut conjoints.

Dans cet exercice où un réalisateur n’a pas droit à l’erreur, Maiana Bidegain jouait gros : le silence, justement, était dans le même temps son sujet et son adversaire. "Parlez-moi de ce que vous ne pouvez pas dire"... Ce souhait impossible, la jeune femme a dû le formuler à sa propre famille, à son père, à ses oncle et tantes, à propos d’un passé douloureux, enfoui, vieux de 40 ans.

Exil sud-américain

Originaires du Pays Basque nord, les Bidegain se sont installés comme beaucoup de Basques sur une terre latino-américaine pour travailler dans l’élevage. Quelques générations et la seconde moitié du XXe siècle s’annonce radieuse sous le ciel d’Uruguay : les ouvriers agricoles ont formé une petite dynastie de propriétaires aisés, communauté campagnarde, fervente catholique, solidaire des gens qui peinent. Aussi lorsque la dictature militaire montre les armes, les sympathisants de gauche, de fait, se trouvent au carrefour d’engagements à improviser. Entre la militance publique et la guérilla clandestine se font des choix qui ne sont pas dits. Délation, terreur d’Etat. Harcèlement, menaces, emprisonnements, tortures, enlèvement, assassinats.

Urugay avant Chili et Argentine

Les Bidegain souffrent à tous niveaux. Cette page de l’Histoire est moins connue que celles du Chili ou de l’Argentine, mais en 1976, la première campagne d’Amnesty International fut pour l’Uruguay, qui possède le triste record de la plus grande proportion de sa population emprisonnée durant ces années là. Une répression dont la fureur n’eut d’égal que le surréalisme de ses méthodes (un temps l’Etat payait les travailleurs pour qu’ils n’aillent pas aux champs, afin que les syndicalistes soient sans danger...). L’absurdité comme le meilleur moyen de faire peur. Et ça marche hélas.

Lorsque la famille s’éparpille, entre Chili, Argentine et Europe, chacun part sans commentaire. Et 30 ans plus tard, Maiana se confronte à des mécanismes de la mémoire qui, pour être connus, n’en sont pas moins poignants. Car le secret est mobile, il change de mode : d’une culture de la résistance il passe à une culture de la pudeur, qui signifie tout autant la peur que la haine, le remords ou même la honte. Ainsi se fait le silence, océan d’ambiguïtés. Que ce film explore ce silence sans forcément le briser totalement, voilà une belle réussite, qui se rit de bien d’autres critères.

Début difficile

Le début est difficile, tant sur le plan du rythme (la réalisatrice reprend la chronologie de son enquête) que sur celui du ton : le lyrisme du commentaire en voix off est de trop, et les passages de reconstitutions trop décalés. Mais le documentaire met en place les pièces d’un vécu dense, violent, subtil, entraînant. Ponctuant un récit toujours plus resserré, des scènes astucieuses ouvrent des brèches. La plus évidente est celle de l’entretien que Maiana décroche, bon gré mal gré, avec le tortionnaire de son père, et dont celui-ci écoute l’enregistrement.

Mais la séquence la plus forte est peut-être cette autre, la seule où les protagonistes échappent au calme qui caractérisait les entretiens : M. Bidegain et sa s¦ur se disputent subitement au sujet du pardon. Le père fut religieux ; il reste fervent et refuse d’être obligé à haïr autrui. "La haine n’est pas humaine", dit-il. "Quoi ?!!" sursaute la s¦ur : "Mais nous ne sommes pas Dieu !! Nous sommes des êtres de chair et nous avons le droit de ressentir la haine et la rancune". La caméra de Maiana va et vient sur ces visages, dans la cuisine. Les frères et s¦urs ont tous deux connu la torture et se sont vus morts. Ils parlent à présent. Moteur.


 
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